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mercredi, 15 avril 2015 00:00

LE LAVAGE DE CERVEAU DES ENFANTS AFRICAINS DANS LES ECOLES ETRANGERES DE COTE D'IVOIRE

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L’étude vise à montrer comment, à travers l’exemple du manuel français d’histoire de la classe de Cour Moyen, l’enseignement dans les écoles étrangères sur le sol ivoirien vise à dévaloriser l’Afrique et les Africains dans l’imaginaire des enfants… Aussi il convient de s’interroger sur l’avenir de ces enfants de l’élite économique…et sur la pérennité de la personnalité culturelle africaine dans  notre société.

1 - ANALYSE CRITIQUE DU MANUEL D’HISTOIRE DU PROGRAMME FRANÇAIS

A la faveur de la rentrée scolaire 2008-2009, il nous a été donné de constater que, dans une école primaire ivoirienne de grande réputation située dans la commune de Cocody, La Pépinière des Deux-Plateaux,on enseigne aux enfants ivoiriens le programme français d’histoire, à côté du programme officiel ivoirien. La loi de la République de Côte d’Ivoire autorise-t-elle cela ? Est-ce admissible au niveau éthique ? Au niveau pédagogique, est-il indiqué d’enseigner deux programmes à la fois à un même enfant ? Au-delà de ces questions que nous laissons aux juristes, aux philosophes et aux pédagogues, nous avons voulu examiner de près, par nous-mêmes, le contenu de l’enseignement d’histoire du programme français à travers le manuel utilisé en classe de CM2 et intitulé Histoire, Cycle 3, Collection Magellan, Hatier 2006.

Ce manuel, écrit sous la direction de Sophie Le Callennec, professeur d’histoire-géographie en France, se veut conforme au programme officiel français d’enseignement de 2002. Et comme par hasard, nous retrouvons la même Sophie Le Callennec, agrégée française d’histoire exerçant en France, coordinatrice des manuels ivoiriens d’histoire de 6ème, 5ème, 4ème et 3ème des éditions CEDA/HATIER.

L’objet de cet article vise à évaluer l’impact de l’enseignement de l’histoire, version française, sur l’esprit de l’élève ivoirien. Notre investigation portera aussi sur les chapitres du manuel ci-dessus cité se rapportant à la préhistoire et à l’histoire ancienne. Nous examinerons enfin la place de l’Afrique, de ses peuples, particulièrement celui de Côte d’Ivoire, dans la vision de l’histoire que propose le manuel. Cela revient à vérifier si les derniers apports de la science historique sur l’origine de l’humanité et la contribution des peuples à la civilisation sont pris en compte par ce manuel.

En effet, il est désormais scientifiquement établi au niveau de l’origine de l’humanité que l’espèce humaine est une et africaine de naissance. Toutes les étapes de son évolution se sont déroulées sur le sol africain. Le savant africain Théophile Obenga a cette belle image à ce propos : « Le moment le plus puissant et jamais renouvelé que l’humanité ait vécu fut précisément ce moment exceptionnel où l’homme se trouva homme sur le sol africain »[1].

De même, il est également admis que l’Afrique, berceau de l’humanité, en l’état actuel de nos connaissances, est aussi le berceau de l’histoire humaine, c'est-à-dire, comme le dit encore Théophile Obenga, celui « de la conscience réfléchie, de la raison, du dialogue main-cerveau, de la civilisation humaine »[2]. Quel renversement de perspective ! Le Nègre, longtemps considéré comme le « bon sauvage » sous l’esclavage et la colonisation, l’éternel enfant, est celui-là même qui est deux fois mère ; mère de l’humanité et mère de la civilisation. Mais, sur ces deux thèses, celle de l’origine de l’humanité et celle de l’antériorité des civilisations nègres, que nous enseigne le manuel français de la classe de CM2 intituléHistoire, Cycle 3, Collection Magellan, Hatier 2006 ?

1 – L’origine de l’humanité

Ce manuel reconnaît que les hominidés, ancêtres immédiats des êtres humains, vivaient sur le continent africain il y a sept millions d’années. Une photographie du squelette de la jeune australopithèque Lucy, découvert en Ethiopie en 1974 et vieux de 3.2 millions d’années, illustre cela. Le manuel reconnaît également que « Les  plus anciens vestiges d’êtres humains ont été découverts en Afrique : on pense donc que, comme les autres hominidés, les premiers humains vivaient sur ce continent. Les traces les plus anciennes remontent à 3 millions d’années environ.  »[3]

Mais, là s’arrête la concession faite à l’Afrique. Le texte devient muet sur le berceau de l’évolution de ces premiers êtres humains. En effet on sait aujourd’hui que le genre humain s’est développé en trois grandes étapes : l’homo habilis né il y a 3 millions d’années, l’homo erectus né il ya 1,6 millions d’années, et l’homo sapiens sapiens né il y a 200 000 ans. Puis, sans autre forme de précision, il est écrit aux pages 10 et 11 : « …Ensuite l’espèce humaine a évolué et plusieurs espèces se sont succédé au fil du temps, les être humains sont devenus plus grands. Leur intelligence s’est développée progressivement, des petits groupes se sont déplacés et ont occupés un espace de plus en plus vaste. Il y a un million d’années environ, certains se sont installés en Asie et en Europe. Plus tard, d’autres se sont encore aventurés plus loin et certains de leurs lointains descendants se sont installés en Amérique et en Océanie. Les être humains ont ainsi peuplé toute la terre.».

On observe donc que ces lignes sont vagues, voire confuses, sur l’origine géographique de l’homo sapiens sapiens, alors que la rigueur scientifique dont se réclame la science historique voudrait précision et exactitude. Manifestement, on évite de dire que l’homo sapiens sapiens est né en Afrique.

Mais il y a pire. Une reconstitution en images des trois espèces d’humains : Homo habilis, Homo erectus, Homo sapiens sapiens, les présente comme des hommes et des femmes leucodermes, c'est-à-dire de race blanche. Il y a là une intention manifeste de tromper. On veut banaliser dans l’inconscient de l’enfant l’origine africaine de l’humanité. En fait, le livre refuse de dire clairement que, selon la science[4], la genèse humaine de l’Africain est bien la genèse humaine tout court. Les homos sapiens sapiens nés vers 200 000 avant J.-C. en Afrique vont commencer à quitter la région vers 100 000 avant J.-C. pour se diriger vers les autres continents. Les homos sapiens européens, asiatiques et proches orientaux ne sont en fait que des descendants des homos sapiens africains, plus anciens, qui ont migré de par le monde et qui se sont acclimatés à leur environnement (perte de la mélanine).

Le plus grand savant africain, Cheick Anta Diop, ne donnait-il pas cet avertissement, il y a déjà vingt-huit ans : « Une tactique courante de l’idéologie consiste à modifier, à remanier son appareil conceptuel pour ne faire que des concessions de forme et non de fond, devant les nouvelles acquisitions scientifiques. Une pareille tendance se fait jour, timidement, en ce qui concerne la thèse qui situe le berceau de l’humanité en Afrique. On commence à dire et à écrire, de façon plus générale qu’on ne l’imagine, que l’Afrique n’est le berceau de l’humanité qu’au stade de l’homo erectus et que la « sapientisation » s’est faite à partir de l’adaptation de cette souche africaine primitive aux conditions géographiques des différents continents »[5] ? Dans une démarche rigoureuse, l’auteur de Nations nègres et Culture et Civilisation et Barbarie va montrer en quoi ce nouveau point de vue est scientifiquement  indéfendable. Il fera la démonstration de l’origine africaine de l’humanité, à la fois au stade de l’homo erectus et de l’homo sapiens.

Au total, le manuel Histoire, cycle 3, Collection Magellan, Hatier, ne rend pas compte des résultats les plus récents de la  recherche obtenus dans les domaines de  la paléontologie, de l'archéologie et de la génétique qui présentent une convergence confirmant la validité de la théorie de l'origine monogénétique et africaine de l'homme moderne (homo sapiens sapiens).

2 - Les premières grandes inventions de l’humanité 

Lorsqu’on examine la question des contributions des peuples à la civilisation dans le manuel, les références à l’Afrique Noire ne sont que rares ; elles ne concernent que l’Egypte ancienne dont la race des habitants est passée sous silence. A titre d’illustration, nous avons répertorié dans le tableau ci-dessous, à partir de ce livre, les différentes inventions attribuées à des peuples ou à des régions précises et leur datation :

Tableau

INVENTIONS

DATATION (AVANT L’ERE CHRETIENNE)

LIEU

Médecine et science

4000 à 7000 ans

Marne

Début de l’art avec la dame de Brassempouy (tête de femme en ivoire)

23 000 ans

Brassempouy (France)

Début de l’art avec la découverte de la peinture et de la gravure rupestre

17 000 ans

Grottes de Lascaux (France)

Agriculture

Pas de précision sur la datation. Mais on donne la date de 7000 ans pour le sud de la France

Peuples du Proche Orient

Elevage

10 000 ans

Pas de précision

Ecriture

5000 ans. Et 3500 ans pour le Moyen Orient et plus tard en Egypte, en Chine et en Inde

Pas de précision

Métallurgie

10 000 ans puis diffusion en Afrique et autour du bassin méditerranéen

Moyen Orient

Alphabet

Vers 1200

Phénicie

Céramique

Pas de précision

Bassin méditerranéen

Village

10 000 ans et 7000 ans pour le sud de la France

Proche Orient

Premières tombes et début de la croyance religieuse

100 000 ans

Pas indiqué

Papier

200 ans av. J.-C.

Chinois

Etats

Fin de la Préhistoire

Démocratie à Athènes 500 ans

Mésopotamie, Athènes, Egypte

On évoque également dans le manuel[6], mais sans préciser le cadre géographique, les débuts de la parole, les inventions des premiers outils, du feu, de la hutte, de l’enseignement, les rituels d’enterrement. Mais les auteurs évitent soigneusement de citer les peuples qui sont à l’origine de ces inventions.

En nous référent au tableau ci-dessus, la distribution de ces découvertes par continent fait ressortir clairement que l’Afrique est totalement marginalisée. Pourtant, la contribution matinale de l’Afrique Noire à la formation de la civilisation humaine est un fait historique aujourd’hui avéré.

Cette contribution ne peut être exposée ici – car tel n’est pas l’objet de notre propos. Cependant, il nous faut revenir sur quelques idées reçues du manuel.

Au niveau des arts et de la  pensée symbolique

 

Les découvertes faites en 1990 dans la grotte de Blombos en Afrique du Sud « …ont obligé les chercheurs à revoir leur copie relative à l’apparition de la pensée symbolique dans l’histoire de l’humanité »[7]. En effet, selon J. P. Omotunde, jusqu’en 2002, les chercheurs, sur la base des peintures rupestres des grottes de Lascaux ou Chavet, étaient convaincus que la révolution culturelle des homos sapiens sapiens venant d’Afrique avait eu lieu en Europe et en France en particulier. Or les pierres gravées et les coquillages trouvés à Blombos montrent que l’art graphique et la pensée symbolique sont apparus depuis bien longtemps encore en Afrique, vers 80 000 ans av. J.-C. Cette dernière découverte est ignorée par le manuel utilisé pour l’année scolaire 2008/2009.

Au niveau de l’agriculture

 

Le manuel affirme que « les peuples du Proche-Orient ont été les premiers à pratiquer l’agriculture », sans en préciser la période. Pourtant, comme le souligne J.P. Omotunde : « Harlan révèle les dates de 11 000 ans av. J.-C. en Asie Occidentale et 12 000 ans av. J.-C. en Grèce et dans la péninsule indienne. Pour l’Afrique, il faut retenir la date de 19 000 ans av. J.-C. ».[8]

Mais pour George Peter Murdock[9]« l’agriculture fut développée en toute indépendance (autour de 5000 ans av. J.-C.) par les Noirs d’Afrique Occidentale ». Ce fut une invention véritable et non un emprunt à d’autres peuples. En outre, cet ensemble de plantes sauvages qui ont été ennoblies par la culture place l’Afrique Noire à l’un des tous premiers rangs des quatre grands complexes agricoles de l’histoire mondiale. L’invention de l’Agriculture en Afrique noire est due aux populations Mandé qui vivaient dans la région du cours supérieur du Niger.

Les résultats des recherches de l’anthropologue américain George Peter Murdock[10] confirment par exemple que le coton textile, clé de la révolution industrielle, est l’une des grandes contributions du peuple Mandé au bien-être de l’humanité.

Au niveau de l’apparition des premiers villages et villes

 

Selon les auteurs  du manuel, « les plus anciens vestiges de villages ont été retrouvés au Proche Orient et datent de 10 000 ans environ ». Or selon des dernières recherches, à cette époque, la Haute Egypte connaissait déjà les centres urbains dans la région de Nabta Playa. Ce site situé à l’Ouest d’Abou Simbel est occupé dès cette époque par une population préhistorique venant probablement de la Vallée du Nil. C’est vers 20 000 av. J.-C. qu’apparaissent les premiers villages africains ».[11]

 

Au niveau des céramiques

 

On peut encore lire dans ce manuel destiné aux élèves de CM2 en France : « Ainsi la céramique s’est diffusée autour du bassin méditerranéen jusque dans le sud de la France ». Mais on ne cite pas de façon précise le peuple qui serait à l’origine de cette connaissance, dans le bassin méditerranéen. Sans doute parce qu’il s’agit d’un peuple africain. Selon les recherches, c’est dans le massif de l’Air, vers 9500 av. J.-C., que la céramique fût inventée[12]. On rencontre aussi la création de la céramique dans la grotte de Gamble (Elmenteira, à l’Est du lac Victoria)[13].

 

Au niveau de l’écriture

Les auteurs du manuel écrivent ceci : « A la fin de la préhistoire, plusieurs peuples dans différentes régions du monde ont inventé l’écriture ; au Moyen Orient vers 3500 avant J.-C., plus tard en Egypte, en Chine, en Inde….puis vers 1200 av. J.-C., les habitants de la Phénicie ont inventé un alphabet, avec 22 signes représentant chacun non un mot mais un son. » D’où vient la date de 3500, là où les chercheurs datent à - 2600 ans les premiers écrits de la Mésopotamie ?

Il est un fait sur lequel la plupart des scientifiques conviennent aujourd’hui. C’est que l’écriture est une invention originale de l’Afrique Noire. Déjà, à la fin du 19ème siècle, le grand érudit européen Champollion écrivait ceci : « C’est dire que l’Europe, qui reçut de la vieille Egypte les éléments des sciences et des arts, lui devrait encore l’inappréciable bienfait de l’écriture alphabétique  ».[14]

Les résultats des fouilles menées par l’égyptologue allemand Günter Dreyer en 1998, à Abydos, confirment l’invention autochtone de l’écriture en Afrique. Ils montrent, en effet, que l'écriture égyptienne remonte au moins à 3400 ans avant J.-C., donc bien avant la Mésopotamie dont les premiers écrits attestés datent de  2600 ans avant l’ère chrétienne. Il s'agit aussi d'une confirmation de l'antériorité de l'écriture hiéroglyphique par rapport aux autres systèmes d'écritures connus. Le directeur de l’Institut d’Archéologie d’Allemagne a donc dévoilé que l’Afrique est bien le berceau de l’écriture. Dreyer l’a d’ailleurs officiellement confirmé :

"L’écriture égyptienne était bien plus avancée que celle de la Mésopotamie qui à l’époque n’était pas encore habitée. »

D’ailleurs tous les éléments de cette écriture (humains, faune et flore) témoignent de la biodiversité du continent africain. Les chercheurs notent que, au contraire des écritures suméro-assyro-babyloniennes (les "cunéiformes"), qui ont disparu sans laisser de descendants, l'écriture égyptienne (hiéroglyphique, hiératique, démotique) est l'origine lointaine après des transformations successives (emprunts phénicien, grec, romain, etc.), de l'alphabet latin tel que nous l'employons aujourd'hui.

Au niveau de l’Etat

Selon les auteurs du manuel, les premiers Etats : Mésopotamie, Athènes, Egypte, sont nés à la fin de la Préhistoire. Ces auteurs restent donc dans le vague quant au peuple qui a inventé l’Etat, sans doute pour camoufler le fait que c’est un peuple africain qui est à la base des origines de la royauté. En effet, c’est principalement la période dite de Nagada qui a vu régner les premiers rois anous : les Pharaons. Le premier semble être Hurus du Serekh, vers 4000 ans avant J.-C.[15]

De tout ce qui précède, on voit donc que la précocité du génie africain dès le néolithique est indéniable. Pourtant cet apport est ignoré ou nié par le manuel français.

Au total, en ne faisant aucune mention de l’Afrique Noire dans les premières grandes inventions humaines, on donne à penser aux enfants – français surtout à l’intention de qui ce manuel a été conçu - que l’Afrique Noire n’a pas participé à la civilisation dès les premiers moments de l’humanité.

L’historien Jean Philippe Omotundé aime à rappeler que la marginalisation de l’Afrique Noire du cadre de l’Histoire Universelle dans le domaine des sciences (mathématiques, géométrie, architecture, astronomie...), des arts (sculpture, architecture, instruments de musique, danse…), desinventions (écriture et technicité de l’écriture, navigation, médecine, agriculture...), des réflexions humaines (philosophie, spiritualité...) et de la civilisation (Nubie, Égypte, Zimbabwé, Mandé…), découle des périodes esclavagistes et coloniales (époque des « Lumières ») et ne repose que sur des thèses falsificatrices.

Ces thèses falsificatrices continuent de prospérer, à en juger par la vision de l’histoire servie à nos enfants par ce manuel français d’histoire. Sinon, comment expliquer que l’Afrique Noire qui est à l’origine de l’humanité et de la civilisation humaine peut-elle disparaître d’un manuel de vulgarisation de l’histoire qui traite de la genèse de l’humanité et de l’histoire des inventions ?

Nous sommes bien là au cœur des vieux paradigmes philosophiques et anthropologiques occidentaux : l’Afrique est en dehors de l’histoire et le Noir est une race qui gît au bas de l’échelle humaine ; paradigmes pourtant battus en brèche par la science.

Le discours de Nicholas Sarkozy à l’Université Cheick Anta Diop de Dakar, le 26 juillet 2007, est bien une illustration de la survivance de ces paradigmes dans l’imaginaire occidental. Le colonialisme français est tenace et même lorsque vous croyez que les rédacteurs des manuels de ce pays font preuve de réalisme historique, la falsification est toujours au bout de leur plume. Vive l’école coloniale de Jules Ferry !

2 - LES CONSEQUENCES NEGATIVES DE L’ENSEIGNEMENT ETRANGER SUR LA SOCIETE IVOIRIENNE

Pour évaluer les conséquences de cet enseignement étranger sur la société, il convient au préalable de  s’interroger sur les finalités de l’école.

2 - 1 - Le but de l’éducation : assurer la pérennité de la culture

Le défunt professeur Amos Wilson, un des plus célèbres sociologues africains du 20ème siècle, a posé une question cruciale, que tout Africain devrait se poser : « Quel est le but d’une éducation ? ». L’éducation est comprise ici dans un sens plus large que l’école.

Selon Amos Wilson cité par J. P. Omotunde, de nombreux Africains ont été formés pour penser que l’éducation « sert pour être embauché dans une entreprise occidentale cotée en bourse ». Il pense que ceux-ci se trompent, parce que le but d’une éducation, c’est d’améliorer et de faire avancer les intérêts de sa propre communauté tout en assurant sa survie.

Dans le même ordre d’idée, la Charte de la Liberté adoptée par l’ANC en juin 1955 et qui constitue la base idéologique de la nouvelle Afrique du Sud multiraciale proclame que « le but de l’éducation sera d’enseigner à la jeunesse l’amour de son peuple et de sa culture, d’honorer la fraternité humaine, la liberté et la paix ».[16]

On comprend alors pourquoi la colonisation, en supplantant l’école traditionnelle par l’école dite « moderne », n’a jamais voulu laisser l’éducation des enfants africains entre les mains de leur communauté.C’est par le système éducatif qu’elle a été capable d’organiser leur enseignement autour de leurs propres intérêts et buts, au détriment des nôtres pour maintenir leur contrôle.

C’est pourquoi, dès leur accession à l’indépendance, les nouveaux Etats africains s’emploieront théoriquement à « décoloniser » l’école car, en définitive, l’école est le lieu où se consolide la nation.

Elle contribue à jouer un rôle important dans la formation de son identité culturelle. Elle forme la conscience historique, rénovée et assumée, de génération en génération.

Cette dimension culturelle et civilisationnelle de l’Education n’est pas absente des préoccupations du constituant ivoirien. En effet, la constitution ivoirienne du 23 juillet 2000, en son article 7 qui consacre l’obligation de l’État d’assurer un égal accès à l’éducation à tous les enfants du pays, dispose : «  ….L'État a le devoir de sauvegarder et de promouvoir les valeurs nationales de civilisation ainsi que les traditions culturelles non contraires à la loi et aux bonnes mœurs » (voir document 2).

Abordant la question des finalités de l’éducation, la philosophe occidentale Hannah Arendt en distingue deux : la responsabilité de la vie et du développement de l'enfant et la continuité du monde. En effet, elle pense que d’une part "l'enfant a besoin d'être tout particulièrement protégé et soigné pour éviter que le monde puisse le détruire" et d'autre part que "ce monde aussi a besoin d'une protection qui l'empêche d'être dévasté et détruit par la vague des nouveaux venus qui déferle sur lui à chaque nouvelle génération".

Au regard des finalités de l’école ci-avant évoquées, on comprend le danger pour une société, une nation, de laisser son école aux bons soins de l’étranger. C’est pourquoi, dans tous les pays libres du monde, l’Education nationale est l’affaire d’abord des Etats. L’Etat exerce son droit de strict contrôle sur les programmes scolaires, car c’est dans l’esprit des enfants que se construisent la sécurité et la défense d’un pays et de sa civilisation.

2 - 2 -Les écoles françaises en Côte d’Ivoire : instruments de colonisation mentale

Mais, chez nous en Côte d’Ivoire, on assiste depuis vingt ans à une mainmise progressive de l’enseignement étranger sur les jeunes esprits ivoiriens. Les écoles étrangères installées sur notre sol sont nombreuses : écoles françaises, écoles américaines, écoles libanaises, écoles canadiennes, etc., mais également des écoles privées ivoiriennes appliquant des programmes étrangers.

En ce qui concerne les écoles françaises visées par notre étude, ce sont douze établissements qui appliquent le programme français. Elles sont composées d’établissements homologués par l’Etat français et d’établissements non-homologués.

En effet, l’arrêté français du 1er juin 2011 en application du décret de 1993 fixe la liste des établissements dits « homologués » : le Cours Lamartine, le Cours Sévigné, le Groupe Scolaire Paul Langevin, la Farandole Internationale, la Pépinière des Deux-Plateaux, le Nid de Cocody, le Lycée Français Blaise Pascal avec sa section primaire, l’Ecole Jacques Prévert.

Les établissements non-homologués sont des écoles qui dispensent les programmes français par le biais du Centre National de l’Enseignement à Distance (CNED) : le Lycée Maurice Delafosse, le Cours Sévigné (collège), le Lycée Antoine de Saint-Exépury à Yamoussoukro, l’Ecole Jacques Monod de San-Pedro.

Pour le seul cas des établissements qui appliquent le programme français, ce sont des milliers d’enfants ivoiriens et africains vivant en Côte d’Ivoire qui sont concernés par cet enseignement. Au Lycée français Blaise Pascal, le plus important complexe scolaire étranger en Côte d’Ivoire, la moitié des élèves est paradoxalement ivoirienne[17].

2 - 3 - Le poids sociologique des élèves ivoiriens dans les écoles étrangères et conséquences

 

L’analyse sociologique de la population des élèves soumis à l’enseignement étranger montre que ces enfants sont issus pratiquement des élites économique et intellectuelle ivoiriennes. On en tire la conclusion que la quasi-totalité des enfants de ces élites se trouve ainsi soustraite de l’Education Nationale et soumise à un enseignement étranger.

Aussi on assiste à des situations cocasses où les enfants des plus hauts responsables de l'Etat et en particulier des hauts cadres de l'éducation nationale qui ont directement en charge l'école (ministres, membres de cabinet...) fréquentent presque tous des écoles étrangères. Autrement dit les ministres de l'education et leurs collaborateurs( tout bord politique confondu) fuient les écoles qu'ils gèrent eux mêmes pour livrer leurs enfants aux écoles étrangères, là où ils ne peuvent exercer aucun contrôle idéologique, culturel et pédagogique sur les enseignements. 

Mais le plus grave c'est que nous vivons tous cette situation comme normale  à cause de notre état de dislocation (cf Ama Mazama).

Pourtant  cette situation a des conséquences mortelles pour notre société, car ce sont précisément ces enfants qui sont théoriquement appelés à appartenir à l’élite africaine de demain.

Ces enfants qui ne connaissent de leur pays, ni l'histoire, ni les contes et légendes, ni les noms des fleuves et montagnes, ni les noms des héros, ni la langue, ni le code de valeur de la MAAT, ni les us et coutumes, ni les arts, ni l'humour; ces enfants seront-ils vraiment encore Africains dans leur façon de penser, d’être et d’agir ? Ces enfants auront-ils l’amour de leur patrie l’Afrique pour la protéger, l’aimer et la faire grandir ? Ne sommes-nous pas en train d’assister, de façon déguisée, à la recolonisation mentale de nos futurs élites ? ces enfants désormais armés d'une culture étrangère  ne  seront ils pas tout simplement des étrangers pour leurs propres géniteurs ? des étrangers pour leur nation ? Indubutablement le danger est grand de voir demain ces enfants rejetter leurs propres parents et leur propres pays pour incompatibilité culturelle.

Ces enfants ne seront pas les élites africaines de demain et il serait illusoire  de penser qu'ils appartiendront à l'élite française. C'est un destin contrarié qui les attend.

2 - 4 - Agir ici et maintenant

Au cours de cette étude, nous nous sommes intéressés à examiner le contenu de l’enseignement étranger et à évaluer son impact sur l’enfant et la société ivoirienne.

A partir de l’exemple du manuel français d’histoire intitulé Histoire, Cycle 3, nous sommes arrivés à la conclusion que l’enseignement de l’histoire par le programme français exclut l’Africain Noir, et donc l’Ivoirien, de l’histoire de l’humanité. Cet enseignement est par conséquent doublement dangereux et pour l’enfant et pour la société.

Au niveau psychologique, cette histoire est frustrante, humiliante et génératrice de complexe d’infériorité chez l’enfant. Elle inhibe sa capacité d’initiative et étouffe sa force créative.

Au niveau social, cet enseignement met en danger le renouvellement de la société en ce qu’il efface toute conscience historique facteur d’identité nationale.

On voit donc qu’on ne doit pas confier l’éducation de ses nationaux à des programmes étrangers encore moins à des politiques étrangères d’éducation. La Côte d’Ivoire est un Etat théoriquement souverain. C’est pourquoi il est du devoir de l’Etat ivoirien et des Ivoiriens d’intervenir pour protéger notre jeunesse de l’aliénation culturelle avant que notre société ne se désagrège, faute de repère et de protection par nous-mêmes.

En ce sens, l’Etat ivoirien doit, comme tous les autres Etats qui de se proclament libre, assurer son devoir régalien. Il lui revient de soustraire de l’influence étrangère l’Education de ses enfants pour assumer son rôle à travers l’Education Nationale. Depuis 1960, la politique de l’Education a favorisé l’approche « technicienne » (infrastructures, taux de scolarisation, débouchés, méthodes pédagogiques...). Aujourd’hui plus que jamais, les politiques (Ministère, partis politiques, élus…) doivent prendre en compte l’approche idéologique de l’éducation (programmes, histoire, mémoire nationale, langues nationales, culture nationale…).

Mais en attendant que le politique prenne ses responsabilités, les citoyens ivoiriens et autres africains doivent  s’insurger contre cette situation.

Les parents doivent créer des écoles associatives et alternatives pour remplacer les écoles à programmes étrangers.

Les fondateurs d’écoles doivent arrêter de recourir à des agréments de pays étrangers pour former les enfants africains.

Les enseignants et les pédagogues doivent informer et sensibiliser leurs directions sur les dangers des programmes étrangers. Ils peuvent agir à l’intérieur du programme en ayant recours à des documents pour donner une vision alternative de l’histoire.

Les élèves doivent diversifier leurs lectures hors programme.

Traoré Adama, fascicule n°6, enfants africains en danger dans les écoles étrangères de Cote d’Ivoire…ou l’aliénation culturelle des enfants africains, les presses per ankh d’abidjan, fevrier 2012.

DOCUMENT 1

Les principes du Décret du 9 septembre 1993

Extrait du site de l’ambassade de France en Côte d’Ivoire le 14/12/2011

Adresse : www.ambafrance-ci.org

Le décret n°93 -1084 relatif aux établissements scolaires français à l’étranger du 9 septembre 1993 (version consolidée au 16 septembre 1993) dispose notamment que :

« Article 2 : La liste des établissements scolaires français à l’étranger est établie par le ministre chargé de l’éducation nationale, en accord avec le ministre des affaires étrangères et avec le ministre chargé de la coopération. Elle est révisable annuellement. Ne peuvent figurer sur cette liste que les établissements du premier ou du second degré qui :

1° sont ouverts aux enfants de nationalité française résidant hors de France, auxquels ils dispensent dans le respect des principes définis à l’article 1er de la loi du 10 juillet 1989 précitée, un enseignement conforme aux programmes, aux objectifs pédagogiques et aux règles d’organisation applicables, en France, aux établissements de l’enseignement public ;

2° préparent les élèves aux examens et diplômes auxquels préparent ces mêmes établissements. Les établissements scolaires français à l’étranger peuvent également accueillir des élèves de nationalité étrangère.

Article 9

Les décisions relatives à la scolarité des élèves, notamment les décisions d’orientation, prises par les établissements scolaires français à l’étranger, s’appliquent en France dans les établissements d’enseignement publics et dans les établissements d’enseignement privés sous contrat ; elles s’appliquent également dans les autres établissements scolaires français à l’étranger.

Article 15

La scolarité accomplie par les élèves dans ces établissements est considérée, en vue de la poursuite de leurs études et de la délivrance des diplômes, comme effectuée en France dans un établissement d’enseignement public. »

DOCUMENT 2

Article 7 de la Constitution du 23 juillet 2000

Tout être humain a droit au développement et au plein épanouissement de sa personnalité dans ses dimensions matérielle, intellectuelle et spirituelle.
L'État assure à tous les citoyens l'égal accès à la santé, à l'éducation, à la culture, à l'information, à la formation professionnelle et à l'emploi.
L'État a le devoir de sauvegarder et de promouvoir les valeurs nationales de civilisation ainsi que les traditions culturelles non contraires à la loi et aux bonnes mœurs.
Art. 8. L'État et les Collectivités publiques ont le devoir de veiller au développement de la jeunesse. Ils créent les conditions favorables à son éducation civique et morale et lui assurent la protection contre l'exploitation et l'abandon moral.


[1] Théophile Obenga, Cheikh Anta Diop, Volney et le sphinx, Paris, Présence Africaine/Khepera, 1996

[2] Théophile Obenga, Cheikh Anta Diop, Volney et le sphinx, Paris, Présence Africaine/Khepera, 1996

[3] Sophie Le Callennec (sous la direction), Histoire cycle 3, Paris, Collection Magellan Hatier, 2006, 223 pages.

[4] Les savants Louis et Mary Leakey sont les premiers chercheurs qui, interprétant les résultats des fouilles de 1959 à Olduva en Tanzanie, ont confirmé l’origine africaine de l’humanité en 1959. Le généticien Luigi Luca Cavalli-Sforza de l’Université de Stamford confirme, à l’aide la l’ADN, la thèse de l’origine mono génétique de l’humanité.

[5] Cheikh Anta Diop, Civilisation ou Barbarie, Paris, 1981, Page 14.

[6] Sophie Le Callennec (sous la direction), Histoire, Cycle 3, Paris, Collection Magellan Hatier, 2006, Pages 12 à 41.

[7] Jean Philippe Omotunde, Les humanités classiques Africaines pour les enfants…,  Volume 1, Paris, Editions Manaibuc, 2006, Page 21

[8] Jean Philippe Omotunde, Les humanités classiques Africaines pour les enfants…,  Volume 1, Paris, Editions Manaibuc, 2006, Page 15

[9] Nicolas Agbohou, Le franc CFA et l’Euro contre l’Afrique, Clamecy, Editions Solidarité Mondiale, 2008, Page 198

[10] Nicolas Agbohou, Le franc CFA et l’Euro contre l’Afrique, Clamecy, Editions Solidarité Mondiale, 2008, Page 198

[11] Jean Paul Omotunde, Les humanités classiques Africaines pour les enfants…,  Volume 1, Paris, Editions Manaibuc, 2006, page 15

[12] Jean Paul Omotunde, Manuel d’études des humanités classiques Africaines,  Volume 1, Paris, Editions Manaibuc, 2007, Page 46

[13] Jean Paul Omotunde, Manuel d’études des humanités classiques Africaines,  Volume 1, Paris, Editions Manaibuc, 2007, Page 46

[14] Nicolas Agbohou, Le franc CFA et l’Euro contre l’Afrique, Clamecy, Editions Solidarité Mondiale, 2008, Page 198

[15] Jean Paul Omotunde, Manuel d’études des humanités classiques Africaines,  Volume 1, Paris, Editions Manaibuc, 2007, Pages 23 et 24

[16] La pensée noire, les textes fondamentaux, Le Point hors-série, N°22, Avril - mai 2009, Page 93

[17] Fraternité Matin du 9 /10/2008 

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